L'écorché vif qui demeure lucide
Première pièce de Xavier Durringer (il en aligne à présent une dizaine partout jouées ainsi que trois films, en attendant la suite, emplie de projets divers en voie de réalisation) la Nuit à l'envers, qui date de 1989, n'avait jamais été représentée. Christophe Lidon répare heureusement cet oubli. C'est le dialogue d'une prostituée avec un client qui n'est pas ordinaire, ou plutôt si, dès lors qu'on sait que pas mal d'hommes " montent " pour seulement parler, se déboutonner comme on dit. Il s'agit de l'affrontement houleux de deux solitudes incompatibles, celle d'une professionnelle rigoureuse et d'un qui, ne jouant pas le jeu coutumier, bouleverse passablement les lois du service sexuel tarifé en affirmant, en creux, ce qu'il faut bien définir comme une demande d'amour mal formulée... N'en disons pas plus. Une fois donnée la situation, l'important se trouve dans les péripéties, les subites volte-face, les coups de théâtre à huis clos dans une chambre d'hôtel de passe, avec dessus de lit synthétique et le petit paravent censé dissimuler lavabo et bidet (décor de Catherine Bluwal).
L'échange vaut d'abord par la justesse du ton, que les interprètes (Florence Viala et Jérôme Pouly) maintiennent tout du long avec la plus élégante rigueur, ce qui n'est pas facile, étant donnée la scabreuse convention initiale des postures. On saisit là, en somme à vue, comment Durringer, jeune auteur qui sait d'emblée humer l'air de la rue, broie lui-même ses couleurs et affûte les outils d'un réalisme poétique qui n'appartient qu'à lui, fait de cette rudesse d'apparence qui sans cesse masque et démasque en lui l'écorché vif, en homme d'effusion lyrique qui entend néanmoins demeurer lucide. Christophe Lidon a fermement conduit la Nuit à l'envers sur le fil du rasoir, avec une rare sûreté de main.
Jean-Pierre Léonardini - L'Humanité (4 décembre 2000)