Les Echos du 01/10/2009
Darling Clémentine
Les « privés » parisiens révisent plutôt bien leurs classiques, en cette rentrée d'automne. Après une pétillante « Nuit des rois », de Shakespeare, au Théâtre Comedia, « La Serva amorosa », de Goldoni, est bien servie au Théâtre Hébertot.
Le metteur en scène Christophe Lidon, auteur avec Michael Stampe d'une adaptation simple et enlevée, a trouvé le bon dosage entre farce et mélancolie sans occulter la dimension sociale de la pièce du « Molière italien ». Il est aidé par une distribution de choix, conduite par le trio magique Clémentine Célarié, Robert Hirsch, Claire Nadeau. Coraline, la servante, se désole de voir son vieux maître Ottavio mené par le bout du nez par sa seconde femme, Béatrice, qui veut récupérer la fortune de son mari au profit de son fils idiot, Lélio. L'intrigante est déjà parvenue à faire chasser le fils d'Ottavio, Florindo, et elle manigance pour qu'il soit déshérité. La servante va s'employer à rétablir la justice et, malgré sa tendresse pour Florindo, lui trouver un bon parti.
Une héroïne populaire
C'est donc une fille du peuple qui mène le bal. Par son intelligence, son charme et sa droiture, elle domine tous les autres personnages, les méchants comme les gentils. Dramaturge éclairé, Goldoni invente, en 1752, une héroïne qui transcende les classes.
Clémentine Célarié est Coraline, corsaire câline, justicière de cape et d'épée ou égérie brechtienne. Idéale pour le rôle, elle signe une composition magnifique : à la fois populaire et aristocratique - tour à tour bonne à tout faire et entremetteuse, amante tragique et clerc de notaire -, elle joue toutes les nuances de son personnage avec un naturel et une élégance qui impressionnent. Dans la scène où elle rejette avec grandeur d'âme la demande en mariage de Florindo, elle est proprement bouleversante.
Robert Hirsch, fringant jeune homme de quatre-vingt-neuf ans, interprète avec gourmandise le rôle d'Ottavio, vieillard amoureux, torturé et malicieux. Aucun temps mort dans sa partition, mais une revigorante joie de jouer.
Claire Nadeau est parfaite en Béatrice, marâtre sophistiquée. La partie de cartes entre les deux époux excédés est un must. Les sept autres comédiens de la pièce jouent à l'unisson. Sillonnant avec enthousiasme le décor de bois brun, sorte de bric-à-brac onirique figurant rues et maison, ils donnent relief et vie à une Vérone de légende. Mention spéciale à Denis Berner, Arlequin dépressif et lunaire, et à Manuel Durand - Lélio - irrésistible en ardent imbécile. Viva la comedia !
Philippe Chevilley