L’avant-scène théâtre
Le metteur en scène voit en Loleh Bellon, qu’il aborde pour la première fois, l’écrivain d’un monde ultrasensible, ancré avec lucidité dans la réalité historique du XXe siècle.
L’avant-scène théâtre : Comment avez vous décidé de monter Les Dames du jeudi ?
Christophe Lidon : Je ne connaissais pas la pièce. Je suis d’une génération qui était encore un peu trop jeune pour être sensible au succès de l’écrivain…J’avais treize ans à peine, en 1976, lorsque Les Dames du jeudi ont été créées au Studio des Champs-Élysées. Il y a quelques saisons, lorsque j’ai mis en scène Danièle Lebrun, Roger Dumas, Sarah Biasini dans L’Antichambre de Jean-Claude Brisville, je me suis intéressé au parcours de Suzanne Flon qui avait créé le rôle de Marie du Deffand réinventé par l’écrivain.
Cela m’a conduit à lire les pièces de Loleh Bellon qui était son amie proche, sa « doublure » au théâtre et qui a beaucoup écrit en pensant à elle…
AST : Par quoi avez-vous été le plus séduit dans Les Dames du jeudi ?
Ch. L. : Ce qui m’a le plus touché est d’avoir retrouvé en ces trois femmes, la génération, les combats et les engagements de ma mère, reflétant ceux de toutes ces femmes de l’après-guerre qui ont été déterminantes dans la transformation de la société. C’est ce que, intuitivement, j’ai le plus aimé dans Les Dames du jeudi. Et ce qui m’a frappé, c’est que la pièce est très représentative du théâtre des années 1970. Elle a les qualités d’une époque : on s’intéresse au milieu dans lequel on évolue, les intrigues sont inscrites socialement, historiquement. C’est un théâtre qui s’engage.
AST :Mais n’avez-vous pas le sentiment qu’elle instruit trop de dossiers à la fois : la guerre, les lois antijuives, la libération, l’avortement, les amours, le divorce, les relations mère-fille puis mère-fils, l’amitié, l’argent, etc. ?
Ch. L. : Mais c’est la richesse de cette pièce, justement ! Bien entendu, si l’on résume abruptement l’intrigue, cela peut sembler mince comme situation, et artificiel comme mouvement. Trois amies d’enfance se réunissent chaque jeudi chez l’une d’elles et se souviennent de certains épisodes passés tout en vivant les aléas du présent… Elles ont la soixantaine en 1976…Les années Giscard ! Leurs souvenirs d’enfance nous reconduisent très loin dans le temps, elles ont vécu la guerre, vu la société évoluer, elles sont très différentes… et face à elles, deux hommes seulement, le fils de l’une d’elles et celui qui a été le plus important pour ce trio, frère de l’une, époux de l’autre, fantôme bienveillant qui accompagne les différentes étapes de leurs vies passées et remémorées…
AST : Le fait que la pièce soit « datée » des années soixante-dix n’est-il pas gênant, aujourd’hui ?
Ch. L. : Pas du tout. Nous ne cherchons en rien à « actualiser » la pièce…Elle est précisément circonscrite, temporellement. On remonte jusqu’aux années trente et l’on est dans le présent de l’écriture. Mais, et c’est en cela que Loleh Bellon est un grand auteur, le cadre n’interdit pas l’universalité du propos. Lorsque l’on met en scène Tchékhov, il y a des moujiks, on est dans une société qui n’existe plus…et cela ne « date » pas.
AST : Pensez-vous que la manière d’écrire de Loleh Bellon soit ainsi, très précise dans son inscription et très large dans sa sensibilité et aussi puissante que celle de Tchékhov ?
Ch. L. : Pour moi, il y a dans l’univers de Loleh Bellon quelque chose d’un Tchékhov féminin. On rit dans l’émotion, toujours. Il y a une justesse des notations, une finesse des pensées et
l’esprit est partout dans cette pièce. Quant à la construction, elle est d’une subtilité fascinante, car il n’était pas évident de raconter cette histoire. Trois femmes, trois destins… elles se sont connues à l’école et, la soixantaine venue, se retrouvent régulièrement, et le va-et-vient est incessant entre ce qui a été vécu et ce que l’on vit, sans narration fastidieuse. Un geste, une intonation reconduisent au passé et le spectateur suit, je le pense, sans ressentir de heurt ni aucun artifice, ce mouvement.
AST : Comment avez-vous réuni le trio des « dames du jeudi » ?
Ch. L. : Sonia est russe, elle a un charme fou…comment ne pas penser à Marina Vlady ? Elle est idéale… D’ailleurs, elle le dit, elle avait rêvé de jouer cette pièce avec ses soeurs, il y a quelques années, mais elles étaient trop jeunes… Marie, rôle créé par Suzanne Flon, est plus carrée. Elle est une mère de famille, elle doit veiller sur chacun, organiser… Il y a longtemps que j’attendais une occasion de travailler avec Annick Blancheteau, qui est droite, avec ce jeu ferme, loyal, une douceur de l’être et une virilité dans la manière de construire un personnage. Elle est une Marie parfaite. Quant à Catherine Rich, j’ai eu souvent l’occasion de bavarder avec elle lorsque j’ai dirigé Claude Rich, son mari, dans Le Diable rouge d’Antoine Rault. Aussi ai-je tout naturellement pensé à elle pour Hélène qui est fantasque, entêtée, solitaire et digne…Elle paraît plus rigide que les deux autres, mais elle est tout aussi passionnante à interpréter et ses blessures, cette relation folle avec son frère, lui donnent une densité particulière.
AST : Et les hommes, l’un est un aimable fantôme, l’autre un vieil enfant qui exagère, mais ils doivent être bien incarnés et on doit les aimer, n’est-ce pas ? Comment avez-vous choisi les interprètes ?
Ch. L. : Il fallait des personnalités fortes et mobiles à la fois, émouvantes et bien dessinées. Bernard Alane est un interprète capable de tout jouer. Il est chic et poétique. Il est idéal d’apparition en apparition, on y croit… S’il est un fantôme dans la pièce, il est aussi un Obéron : c’est par lui, souvent, que ressurgissent les souvenirs… Quant à Grégory Gerreboo, il a la grâce attendrissante qui convient à ce fils qui a la quarantaine et se conduit comme un adolescent, sans pour autant apparaître mesquin et désagréable aux spectateurs.
AST : Les allers et retours entre présent et passé, le jeu au présent dans le passé, tout cela n’est-il pas difficile à représenter ?
Ch. L. : J’ai pensé aux maisons de famille où les meubles changent de place au fil du temps. Catherine Bluwal signe une scénographie concrète et irréelle à la fois, où les murs ne bougeront pas,mais où les meubles eux, se déplaceront selon les époques…
Et puis, pour accompagner ces mouvements, une chanson, À bicyclette, viendra nous rappeler la roue du temps…
AST : Vous êtes un metteur en scène très demandé. Qu’avez-vous en train cette saison ?
Ch. L. : Les Dames du jeudi est une coproduction du Cado d’Orléans et c’est là bas que nous avons répété et créé le spectacle en septembre 2009. Je ne fais que reprendre ce travail, avec la même distribution et dans ce très joli cadre du Théâtre de l’Oeuvre. En ce début de saison, je travaille également avec Aurore Auteuil, la fille aînée de Daniel Auteuil, comédienne que j’aime beaucoup. Elle joue Le Vieux Juif blonde d’Amanda Sthers, après Mélanie Thierry et Fanny Valette. Je viens de passer un long temps dans les Cévennes, auprès de Danièle Lebrun qui va créer un texte d’Éric- Emmanuel Schmitt, Kiki von Beethoven… Cette comédienne est un stradivarius, et le texte délicieux et très touchant.
Ensuite, il y a la reprise de la Serva amorosa de Goldoni avec toute la troupe, Robert Hirsch en tête, de septembre à mars, et celle de Bonté divine, qui reprend avec Bernard Malaka dans le rôle de Roland Giraud à la Gaîté Montparnasse. Je crée ensuite une nouvelle pièce d’Amanda Sthers, Le Reste de notre vie. Il s’agit d’un homme et d’une femme qui se quittent et partagent leur cave tout en dégustant de grands crus… une très jolie comédie douce-amère. Mais c’est pour plus tard… je cherche les deux comédiens…
Propos recueillis par Armelle Héliot